« On ne s’en sortira pas sans responsabiliser le client »

Laurence Noëlle et Rosen Hicher, désormais, parlent. Sans honte. « Sorties de la prostitution », il leur aura fallu du temps pour témoigner. Le temps de faire le chemin vers la réparation. D’une réinsertion sociale loin d’être évidente. D’une réconciliation avec elles-mêmes, disent-elle. Désormais, elles se racontent pour témoigner à quel point la prostitution, dans l’immense majorité des cas, n’est ni choisie, ni « glamour », ni un rêve, ni un fantasme féminin. Voici quelques jours, elles étaient auditionnées par la Délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale, qui souhaitaient les écouter pour alimenter la proposition de loi en cours d’élaboration sur ce sujet.

Bien sûr, leur parole n’est pas celle de toutes les femmes prostituées. Bien sûr, chaque situation est unique. Pour autant, leur parole porte et résonne d’autant plus douloureusement qu’elle n’a manifestement rien d’isolé. Rosen Hicher a «exercé » sans proxénète ; « travailleuse indépendante », elle a payé charges sociales et impôts sur son « activité » pendant des années à Saintes (17), sa ville.

Laurence quant à elle, alors mineure en rupture familiale, s’est trouvée happée dans un système auquel elle n’a guère eu le choix de dire non… alors que, fragile et manipulée, elle ne cherchait que de « l’amour », comme elle le dit. Vingt-huit ans plus tard, la peur d’être menacée par les réseaux, la peur pour sa famille, restent intactes.

Leurs histoires ont chacune leurs spécificités. Mais elles révèlent aussi de nombreux points communs : la misère économique, les abus sexuels, la fragilité personnelle comme terreau fertile des manipulations psychologiques, la difficulté à trouver la confiance en soi pour en sortir. Et l’incapacité des pouvoirs publics à comprendre et traiter leurs difficultés.

Esclavage

Tout frappe les esprits et soulève le cœur dans leurs témoignages, alors même que de leur aveux elles se refusent à aller jusqu’à tout décrire au risque que les auditeurs aient « envie de vomir ». Réfutent aussi l’idée selon laquelle les prostituées exerceraient un « métier de plaisir. La prostitution »,expliquent-elles, « c’est la destruction. Un traumatisme. Ce n’est pas un viol, ce sont des viols, des perversions, des trucs immondes. »

Ce qui révolte aussi, c’est l’aveuglement, l’impuissance de la société à leur venir en aide, dont l’impossibilité des travailleurs sociaux à traiter leurs appels à l’aide quand elles ont voulu s’en sortir est le triste symbole.

De ça, elles ne tiennent pas rigueur aux personnes qui ne savaient pas même les écouter : ce qu’elles pointent du doigt, c’est la manière dont les prostituées sont considérées dans notre société. « Des objets », disent-elles. Pour le client. Pour les proxénètes. Une honte pour la plupart des gens. Et en plus des délinquantes au regard des forces de l’ordre, en raison du délit de racolage. Un véritable esclavage, décrivent-elles, étroitement mêlé à un dégoût et une honte d’elles-mêmes, le tout longtemps cadenassé dans le silence.

Inverser la charge

Alors elles parlent pour être entendues. Elles plaident pour que celles qui n’ont pas encore réussi à s’en sortir soient aidées. Que demandent-elles ? D’abord qu’on reconnaisse que dans l’immense majorité des cas, les personnes prostituées sont des victimes. Qu’on « inverser la charge », comme on dit en droit, c’est-à-dire qu’on cesse de faire peser les peines sur elles, pour que les peines pèsent uniquement sur les responsables de la traite des êtres humains dont elles sont victimes. Les proxénètes, avant tout. Mais les clients aussi, car, selon elles,« on ne s’en sortira pas sans cela »« Si la prostitution est une violence, qu’on ait 15 ans, 30 ans, c’est une violence. Si on reconnaît que c’est une violence, on reconnaît qu’il faut poser un interdit. Pour lutter contre la maltraitance, les violences faites aux femmes, il y a des interdits. Et ainsi les personnes sont reconnues en tant que victimes et peuvent être aidées. »

Que feraient-elles pour améliorer les choses ? Elles informeraient d’abord tous les jeunes pour qu’ils connaissent le risque et sachent comment échapper à la manipulation psychologique dont celles qui sont prises dans les réseaux sont victimes. Pour celles et ceux qui sont victimes des réseaux, Laurence rêve quant à elle de « maisons qui seraient un sas pour en sortir », dans lesquelles officieraient les associations à qui seules elles reconnaissent la capacité à prendre soin d’elles sur le terrain. Avec l’ardent espoir de voir se réaliser tout cela, Laurence Noëlle, comme Rosen Hicher ont décidé de passer à l’acte en prenant la parole. Autant que possible et partout où c’est utile. Car parler, c’est déjà prouver qu’on n’est plus un objet, mais un être humain dans toute sa dignité.

* Rosen Hicher est l’auteure, en 2009, d’un livre intitulé Rosen, un prostituée témoigne – pour une prostitution choisie et non subie (Editions Bordessoules).
Laurence Noëlle est l’auteure d’un livre intitulé Renaître de ses hontes, publié en avril dernier aux Editions Le Passeur.

 

 

renaitredeseshontes

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