Loi et mentalités : l’exemple édifiant de la Jonquera


 

Catherine Coutelle et la Délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale auditionnaient hier trois chercheures ayant étudié le phénomène de la prostitution dans la petite ville située en Espagne, à la frontière française côté Pyrénées Orientales. Le constat d’imbrication entre loi et mentalités, pour ceux qui en douteraient, est édifiant. Et plaide pour réaffirmer la position abolitionniste de la France en matière de prostitution – l’abolitionnisme consistant à mettre un terme aux systèmes d’exploitation, de traite des femmes. Explications.

 

La Jonquera (ou La Jonquère en français) est une petite commune située à la frontière franco-espagnole, côté Catalogne espagnole. Tout juste 3000 habitants officiellement, une petite ville comme beaucoup d’autres, apparemment plus traversée que desservie par une nationale entre l’Hexagone et le soleil ibérique. Mais La Jonquera, aujourd’hui, c’est aussi et surtout l’un des plus hauts lieux du tourisme sexuel en Europe. Un lieu dont l’activité imprègne les mentalités au-delà de ce que l’on peut imaginer…

Riche étude sur le phénomène de la prostitution

Pour comprendre un peu mieux ce qui se joue à la Jonquera, le travail des sociologues Sophie Avarguez et Aude Harlé et de la doctorante en sciences de l’information et de la communication Lise Jacquez sur les Représentation de la prostitution à la Jonquera est édifiant. Les sociologues en question ont plus précisément travaillé sur trois sujets: « vivre à la Jonquera, perceptions et mondes vécus à propos du phénomène prostitutionnel » ; « descriptions, perceptions et incidences du phénomène prostitutionnel de la Jonquera chez les jeunes des Pyrénées-Orientales » ; « le traitement médiatique de la prostitution dans le département des Pyrénées-Orientales ». Dans les trois cas, l’angle d’approche sociologique combiné aux sciences de l’information et de la communication s’avère passionnant, car il permet d’aborder les conséquences du phénomène sur les mentalités, en plus de décrire des réalités. De cette très riche étude, on retient principalement deux faits : la réalité d’un commerce qui tient les femmes pour de purs et simples objets d’une part, l’imprégnation de la banalisation de ce commerce dans les mentalités des femmes, des hommes et des jeunes des Pyrénées Orientales pour qui le phénomène « fait partie du paysage » d’autre part.

Femmes exploitées et considérées comme objets

Dans les « clubs » de la Jonquera – l’euphémisme de la dénomination renseigne sur la triste banalisation du phénomène – seules les femmes de moins de 30 ans sont admises à travailler, et au-delà point de salut. Ces femmes dont personne ne sait précisément d’où elles viennent ni comment elles sont arrivées là doivent payer 70 euros chaque jour au patron de club pour pouvoir y travailler. Patron qui leur ponctionne une série de frais supplémentaires, comme un forfait d’électricité… Et quand les clubs ne sont pas ouverts, elles continuent leur activité dans la rue, sur le bord des routes. Un système autorisé au titre du commerce dans les règlements de la Généralité de Catalogne et du fait d’un vide juridique total à l’échelle de l’Etat : l’Espagne ne reconnaît pas la prostitution en ce sens qu’aucune loi n’y fait référence… Dans la tête des hommes interrogés par les sociologues, les choses sont claires : les « filles » de la Jonquera ne sont rien d’autre que des « produits », des objets. D’ailleurs, pour beaucoup, c’est leur père, leur grand-père, leur entraîneur sportif qui les emmène pour la première fois à la Jonquera, leur offrant leur première relation sexuelle comme on offrirait une console de jeux…. Le vide juridique reléguant ces femmes au rang de produits de commerce n’est pas étranger à la situation : l’étude met en évidence que l’absence de loi laisse apparaître la prostitution comme « normale », son usage comme non seulement autorisé mais encouragé. La loi -ou ici son absence au-delà du contenu juridique – influence donc fortement les mentalités

Relations femmes – hommes bouleversées

L’achat de services sexuels et la banalisation de cette activité ont des conséquences multiples. De ce côté-ci de la frontière, elles se manifestent dans les rapports des garçons et des jeunes filles: les premiers se targuent d’avoir accès aisément à des services sexuels, les secondes se sentent dans une concurrence désavantageuse, avec tous les sentiments d’infériorité et de comportements biaisés que cela peut entraîner dans des lieux où la prostitution est absente. Même les couples mariés vivent ces rapports modifiés et « concurrentiels » avec la prostitution, les sociologues y voyant un « déshonneur des femmes ».

A La Jonquera même, la prostitution influence aussi le comportement des habitantes : les femmes ne fréquentent pas certains quartiers de peur d’être prises pour des prostituées. Ou encore évitent certaines marques de vêtements qui les identifieraient comme telles… Et les exemples relevés par l’étude sont encore nombreux, tendant tous à prouver que la loi et ce qu’elle porte ont un impact réel sur les mentalités : voilà pourquoi la Délégation aux droits des femmes entend aboutir fin 2013 à une loi qui réaffirme dans les faits la nécessité d’abolir l’exploitation des personnes prostituées, considérant en outre que la réglementation à l’espagnole, très « commerçante », ne limite aucunement les trafics humains, voire les augmente.

 

 

Plus d’infos : lire prochainement le compte rendu de l’audition de Sophie Avarguez, Aude Harlé et Lise Jacquez par la Délégation aux droits des femmes

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