« Les Tunisiens veulent manger de la démocratie et boire de la liberté ! »

RENCONTRE
avec Abderrazak HALLOUMI
Enseignant, Conseiller municipal, Militant associatif
Il a grandi en grande partie à Djerba.

Que s’est-il passé en Tunisie ?

La révolution de Jasmin, c’est un grand mouvement populaire venu de la jeunesse et de la province. On sentait une réelle ébullition depuis quelques temps. Il y a 2 ans, le mouvement avait débuté dans les bassins miniers. Le pays est fortement divisé entre le littoral assez riche, et l’intérieur du pays du nord au sud, assez pauvre.
Surtout, la population est diplômée. C’est un peuple très évolué qui ne pouvait supporter davantage l’oppression politique.
Ben Ali, au pouvoir depuis 1987, a tenu par l’économie qui assurait de l’emploi et donc une certaine redistribution (malgré la confiscation clanique d’une partie des richesses par la famille du président et ses amis). Pour le reste, c’était « consomme et tais-toi ! ». La crise économique mondiale et le chômage massif (30% des jeunes) ont fait exploser le système.
La Tunisie avait tout d’une nation moderne (scolarisation à 93%, existence d’une importante classe moyenne, natalité avoisinant 2 enfants par femme…) mais un système politique rétrograde et inacceptable (internet censuré, téléphone écouté, lourdes peines pour qui accordait un interview à la presse, adhésion au parti du pouvoir qui détermine la carrière et l’accès à des services, etc.).
Et la situation se dégradait d’année en année, je l’ai senti lors de mes séjours au pays.

Peut-on espérer pour la suite ?

Je suis franchement optimiste. Nous attendons une vraie libéralisation politique, la fin de la dictature policière, l’avènement de la démocratie, la rupture avec le passé, la dissolution du parti unique, la séparation du parti avec l’état (Par exemple, de nombreux fonctionnaires sont détachés et travaillent pour le RDC. Ils doivent revenir et profiter au pays tout entier.). Tout cela est possible et le peuple va continuer à pousser. Le pays s’est réveillé à l’image de ce qu’ont connu le Chili, l’Argentine ou même la France à la libération.
Le risque islamiste est faible. Les plus pratiquants sont modernes et attachés aux libertés individuelles, au statut des femmes (qui étaient nombreuses dans les manifestations).
Le risque d’une re-confiscation du pouvoir par un nouveau dictateur est également évitable car les Tunisiens ont acquis une haute maturité politique. Les nouvelles technologies de communication, les réseaux sociaux, etc font que plus rien ne sera possible comme avant.

Que faut-il pour la Tunisie ?

Sur le plan politique, il n’y aura pas de chasse aux sorcières mais il faudra que Ben Ali soit jugé. Il faut réussir à reconstruire une union nationale, reconnaître les partis d’opposition et préparer une nouvelle constitution. Tout cela va continuer parce que le mouvement se poursuit.
Mais aujourd’hui, le pays a besoin d’aide. Il faut un « plan Marshall » pour la Tunisie. La France y a de nombreux intérêts. Beaucoup d’entreprises y sont installées. C’est aussi en aidant la reconstruction que l’on évitera l’immigration clandestine et que l’on évitera aux gens de « se brûler » en traversant la méditerranée. Et puis, je veux que la France participe à l’installation de la démocratie et à faire triompher des valeurs comme celles de notre devise républicaine.

Qu’en sera t-il des pays voisins ?

La chute du pouvoir tunisien est une alerte, un coup de semonce. Il met fin aux mauvais scénari (choc de civilisation, etc).
Chaque pays a son identité. Le mouvement, s’il se répand, ne se fera pas directement sur la question démocratique. La préoccupation commune c’est la question sociale (emploi, etc). Les premiers signes de grogne en Algérie, en Jordanie, en Egypte confirment cette même configuration : peuple cultivé, classe moyenne, etc…
A nous maintenant, démocrates, de cesser de soutenir des dictateurs à travers le monde !


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