La précarité des femmes est-elle une fatalité en 2011 en France ?

J’intervenais donc ce jour dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale pour défendre la proposition de loi que je co-signe et qui entend lutter contre la précarité professionnelle des femmes. Vous trouverez ci-après dans ce billet le texte complet de mon propos ainsi que la vidéo.


Monsieur le Président,
Madame la Ministre,
Monsieur le Rapporteur,
Mes chers Collègues,

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, les femmes, particulièrement en France, ont réalisé une « révolution silencieuse ».
• Elles sont arrivées massivement dans le monde du travail : 84% travaillent aujourd’hui.
• A l’école, à l’Université, les filles réussissent mieux que les garçons.
• Elles ont conquis la maîtrise de leur fécondité.
• Même dans la vie politique, elles sont à parité dans les conseils municipaux et régionaux (mais ni maires, ni présidentes, et ne parlons pas de l’Assemblée…)

Ces avancées ne se sont pas faites sans tension, sans investissement, sans « équilibrisme » pour les femmes.
La société n’a pas mesuré cette mutation et les politiques publiques ne l’ont pas accompagnée.

Mais surtout, depuis les années 90, cette révolution marque le pas : la marche vers l’égalité semble s’être figée, voire régresser.

Le travail pour les femmes n’assure plus l’autonomie et la protection attendues.

Dérégulation économique, flexibilité universelle, multiplication des temps partiels (on est passé de 17% de temps partiel en 1970 à plus + de 30% en 2010), ont eu raison de la marche vers l’égalité : les écarts salariaux entre hommes et femmes se creusent à nouveau.

Et la précarité touche plus souvent et plus durablement les femmes que les hommes. En 2011, en France 3 700 000 femmes occupent ces emplois précaires (pour 870 000 hommes). Ce sont des travailleuses « pauvres » car aujourd’hui précarité et travail se conjuguent.

Ces salariés précaires, à 80% des femmes, sont devenus des « variables d’ajustement », un mode de gestion des emplois, une adaptation au marché.
Cette flexibilité, cette imprévisibilité du temps de travail se sont généralisées sans contrepartie pour les salariés.

C’est un groupe hétérogène mais on les retrouve massivement :
– dans les métiers de services à la personne (les soins y sont assurés à 97% par des femmes)
– dans la restauration/l’hôtellerie,
– dans le commerce et la grande distribution,
– et de nouveaux secteurs sont touchés: téléopératrices et techniciennes de laboratoire.
Sans parler des contrats très précaires dans la fonction publique : je ne citerai que les AVS de l’Education nationale.

Avec au final, pour ces femmes, de très bas salaires, des vies désorganisées, insécurisées (sans maîtrise de leur temps); une « galère » telle, que certaines renoncent et « choisissent de s’arrêter ».

En 2011, est-ce une fatalité ?
• que les femmes gagnent toujours moins que les hommes ?
• que 82% des temps partiels soient « réservés » aux femmes ?
• qu’une femme sur 3 travaille à temps partiel ?
• qu’elles soient plus souvent embauchées en CDD, en intérim ?
• qu’elles connaissent plus que les hommes, de très faibles horaires, l’imprévisibilité de leur temps et donc leur salaire ?
• des coupures de carrière, et en conséquence des retraites inférieures de 40 % à celle des hommes ?

La délégation aux droits des femmes résumait en juillet 2011 ainsi leur situation :
« Les femmes forment aujourd’hui un sous salariat précaire, disposant de revenus réduits, privé de certains acquis sociaux et bien souvent enfermé à vie dans cette situation »

Ce tableau est connu (bien que longtemps ignoré) et Christophe Sirugue en rappelle, dans l’exposé des motifs, les chiffres.

Mais cette situation n’est ni le souhait ni la faute des femmes !
Il faut rappeler ici que les femmes :
• veulent massivement être et rester dans le monde du travail,
• veulent avoir des enfants et continuer à travailler
• veulent assurer leur vie de femmes et de famille sans sacrifier leur carrière,
• et quand elles ont pris un temps partiel, pouvoir revenir à temps plein.
Alors pourquoi cette précarité des femmes? Pourquoi la pauvreté se conjugue-t-elle au féminin ?
Les causes sont à chercher dans les inégalités entre les hommes et les femmes.

Je voudrais souligner 3 aspects :

1) Un « verrou social » : les mentalités, les stéréotypes

Le salaire des femmes serait-il encore un salaire d’appoint ?

Et en période de crise certains seraient tentés de penser que les femmes prennent la place des hommes. Sans voir que les femmes veulent avoir leur autonomie, avoir une carrière, pouvoir assumer leur rôle familial, pouvoir se prémunir en cas d’aléas de la vie et de ruptures qui sont plus fréquentes (les familles mono-parentales ont à 95% des femmes à leur tête).

Dans cette recherche d’autonomie : le conflit « famille-travail » continue d’influer négativement sur la carrière des femmes.
Les femmes françaises continuent à « être les plus fécondes » en Europe, mais s’arrêtent aussi plus que les autres après la naissance de leurs enfants surtout du troisième et si elles ont un emploi peu qualifié ou à temps très partiel, la reprise est très difficile voire impossible alors que plus de la moitié d’entre elles le souhaiteraient.

Et surtout le partage des tâches est toujours aussi mal partagé.
Seuls 12% des hommes assument plus de 30% des tâches quotidiennes c’est-à- dire que 88% sont en-dessous.
Les femmes cumulent plus qu’elles ne concilient.
La dernière enquête de l’INSEE indique qu’elles font 35 heures par semaine de travail … domestique !

Dans un excellent rapport demandé par Valérie Létard en 2008 « Femmes dans les médias », la rédactrice en chef du magazine féminin le plus lu répondait à la question : pourquoi ne montrez-vous jamais de femme au travail ?
« Parce-que nos lectrices ne sont pas concernées par la carrière, ce sont les problèmes quotidiens qui les préoccupent, pas le travail ». Les stéréotypes ont la vie dure !

2) Une deuxième raison du manque de qualité des emplois féminins

La sous-représentation des femmes dans les postes à responsabilité et chez les partenaires sociaux.

Les femmes sont les maillons faibles des négociations salariales et de la défense des salaires. Ceci explique pourquoi, en dépit de plusieurs lois dont 3 textes majeurs en 1983, 2001 et 2005, l’égalité salariale ne progresse pas.
Le rapport de situation comparée prévu depuis 1983 n’est toujours pas généralisé.

Surtout, la loi de 2008 qui modifie la hiérarchie des normes et fait prévaloir l’accord d’entreprise sur l’accord de branche fragilise ces salariées en CDD ou à temps partiels mal ou pas défendues.

3) Enfin, troisième raison : la législation sociale

Chaque fois qu’on introduit une dérogation dans le code du travail, ces exceptions deviennent la norme pour les plus fragiles.

C’est pourquoi on ne peut être qu’indigné par le décret de juillet 2011 qui interprète l’article 99 de la loi sur les retraites et qui assouplit les sanctions en cas de non-respect de l’égalité salaires hommes/femmes dans les entreprises. On peut déjà prédire que rien ne bougera !

En conclusion…

Le texte que nous présentons pour lutter contre la précarité professionnelle des femmes répond à une « urgence sociale » , selon le titre du rapport de la délégation aux droits des femmes.
C’est : un enjeu d’information : pour rendre visible l’invisible,
un enjeu de dialogue et de mobilisation de tous les acteurs,
un enjeu de justice et d’égalité.

Et Madame la Ministre, je voudrais attirer votre attention sur une notation, qui est moins suivie que le triple A, que peu citent : La France vient de baisser dans le classement du Forum économique mondial (paru le 3 novembre 2011).
Concernant l’écart des salaires entre les hommes et les femmes : elle passe du 127° au 131° rang : elle se situe entre la Jamaïque et le Kazakhstan !

Voilà le résultat de votre politique ou plutôt de l’absence de politique !
Voilà le bilan de cette législature !
Voilà l’attention et le sort que vous réservez aux femmes !


Catherine Coutelle – Précarité professionnelle… par ccoutelle

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