Bassines (retenues d’eau) – Lettre aux ministres et préfet

Catherine Coutelle a souhaité écrire au Ministre de l’Agriculture et de la Pêche, au Ministre de l’Ecologie, de l’énergie, du développement durable et de l’aménagement du territoire et au Préfet de la Région Poitou-Charentes pour leur faire part de ses fortes réserves sur le projet de retenue de substitution dite « du ruisseau des Dames » située sur les communes de Nouaillé Maupertuis et de Roches-Prémarie – Andillé, et pour s’interroger plus généralement sur la cohérence départementale, voire régionale ou nationale, des politiques agricole et écologique.

Dans son courrier, elle s’interroge notamment sur l’adéquation au sol de la culture du maïs, sur la fragilité de la ressource en eau et sur l’absolue nécessité de ne pas réaliser ces retenues par pompage dans les nappes profondes, sur le manque d’étude géotechnique et géologique alors que le sol est comparable à celui de la « bassine » de Vivonne, laquelle fuit et est inutilisable.

Surtout, elle souhaite attirer l’attention sur l’utilisation l’argent public : subventions importantes pour un usage privé (exploitants agricoles) limité et sans contrepartie d’intérêt général, fonds d’Etat colossaux en direction de ces bassines alors que les subventions à l’assainissement de l’eau sont fortement réduites pour les collectivités. Elle dénonce donc les déséquilibres créés par ces choix politiques et demande que soient mobilisés des outils de contrôle si le projet devait voir le jour : comité de suivi…

Elle conclue par la nécessité de prendre le temps de la concertation et souhaite des réponses sur l’usage de l’argent public dont elle attend qu’il aille dans le sens de décisions socialement et écologiquement durables.

 

 

Lire la lettre ci-après

 

 

 

          à
          Monsieur Michel BARNIER
          Ministre de l’Agriculture
          et de la Pêche

 

          à
          Monsieur Jean-Louis Borloo
          Ministre de l’Ecologie, de l’énergie,
          du développement durable et de
          l’aménagement du territoire

 

          à
          Monsieur Bernard Fragneau
          Préfet de la Région Poitou-Charentes

 

          Poitiers, le 12 août 2008

 

     Monsieur le Ministre,

     A la suite d’un certain nombre de collectifs et d’élus, dont je partage les réserves, je souhaite attirer votre attention sur le projet de retenue de substitution dite « du ruisseau des Dames » située sur les communes de Nouaillé Maupertuis et de Roches-Prémarie – Andillé, dans la Vienne, et plus généralement sur la cohérence départementale, voire régionale ou nationale, des politiques agricole et écologique.

     Les enjeux liés à ces questions d’irrigation et de retenues d’eau sont nombreux et importants : préservation de l’environnement, qualité de l’eau et égal accès de tous à celle-ci, aménagement du territoire, harmonie paysagère, gestion des finances publiques, etc…

     Aussi, ces projets appellent plusieurs interrogations :

     > Le type de culture amène d’abord à s’interroger. La production de maïs dans nos climats tempérés et la course frénétique à la rentabilité industrielle laissent penser que notre agriculture doit encore largement progresser dans le sens d’un plus grand respect des ressources naturelles. L’action de l’Etat ne peut que l’accompagner dans ce sens.

     > La fragilité de la ressource en eau se pose désormais comme une question vitale. Les sécheresses de ces dernières années nous ont montré qu’il n’était pas possible d’en user sans limite. Aussi, ces retenues d’eau ne peuvent être conçues par pompage dans les nappes profondes. Les conséquences de notre consommation dans ces nappes sont lourdes, durables, parfois irréversibles.

     > Les études géotechniques et géologiques doivent être conduites de manière approfondie. L’expérience malheureuse, à Vivonne, de la « bassine » voisine, fait craindre un autre drame écologique et paysager, sans compter le terrible gâchis d’argent public. Le sol du « ruisseau des Dames » étant relativement semblable, il y a lieu d’éviter une nouvelle catastrophe irréversible.

     > L’utilisation de l’argent public me laisse penser également qu’il devient difficile de défendre un tel projet financé en très grande partie par les fonds publics dans l’intérêt d’un très petit nombre d’exploitants, sans aucune contrepartie sociale ou environnementale, ni même un usage d’intérêt général (telle que la lutte contre l’incendie). Dans diverses professions, y compris les agriculteurs d’ailleurs, les investissements sont souvent lourds mais indispensables à l’activité. La contribution de l’Etat n’intervient jamais dans les mêmes proportions.

Ces choix sont inquiétants dès lors que l’on fait le parallèle entre les sommes colossales consacrées à ces « bassines » en Poitou-Charentes (32 millions d’euro débloqués par l’Etat hors contrat de plan) et les dispositions gouvernementales (soutenues par les conseils d’administration des Agences de l’Eau) visant à des baisses drastiques des aides pour l’assainissement (ex : 571 000 euro de recettes en moins en 2008 pour la Communauté d’Agglomération de Poitiers). Au-delà d’un apport démesuré d’argent public à des entreprises privées, il y a des déséquilibres inacceptables entre le milieu urbain et rural, entre l’eau pour la consommation et celle destinée à l’irrigation.

     > Enfin, je souhaite ici attirer votre attention sur la cohérence d’ensemble de ces projets et leur contrôle. Le SDAGE viendra en 2009 régir un certain nombre d’usages, mais sans doute n’est-il pas utile de prendre, dans cette attente, des décisions résolument contraires aux principes de ce schéma. Sur l’irrigation, le réseau départemental apparaît aujourd’hui comme peu cohérent et il s’agit bien de garantir des décisions politiques, collectives plutôt que de permettre la multiplication d’initiatives privées. Sans quoi nous renonçons à toute volonté d’aménagement du territoire, de développement durable et de préservation de nos paysages ruraux.

Il nous faut dont une vision d’ensemble mais aussi les outils de contrôle de ces décisions. L’argent public, même (surtout) s’il est destiné à des porteurs de projets privés, doit entraîner des procédures de surveillance et d’évaluation. Ces moyens font aujourd’hui défaut pour ce type de projet.

Si la décision était prise de créer cette retenue d’eau, j’attends que soit inscrit dans l’arrêté d’utilité publique, la mise en place d’un comité de suivi afin d’en évaluer l’utilisation et l’impact sur l’environnement

 

     Après ces observations et réserves, je ne peux que vous alerter sur le projet en cours et je vous serais reconnaissante de bien vouloir apporter une réponse à mes interrogations.

     Il est sans doute utile, plus que jamais, en matière agricole et écologique, de prendre le temps de la concertation et du respect de tous pour garantir des décisions socialement et écologiquement durables.

     Je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, à l’assurance de ma considération distinguée.

          Catherine COUTELLE

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