Anorexie – Intervention ce matin

Ce mardi en séance a été débattue la proposition de loi de Valérie Boyer (UMP) concernant la lutte contre l’incitation à l’anorexie. C’est une direction louable que de vouloir se préoccuper de cette maladie grave de la part de la majorité. Malheureusement, ce texte ne fait que faire rentrer l’anorexie dans le code pénale puisqu’il proposait de sanctionner la diffusion d’images « incitant à la maigreur extrême » de prison ferme. Le groupe socialiste s’est abstenu sur ce texte qui ne propose rien pour les malades. On ne lutte pas contre une maladie en emprisonnant des gens sans s’adresser d’abord aux malades.

J’ai, en séance, défendu la position du groupe sur ce texte. (voir ci-après)

Intervention de Catherine COUTELLE lors de la discution générale du projet de loi de lutte contre l’incitation à l’anorexie.

Voir le projet de loi

 

Mme Catherine Coutelle – Nul ne conteste que l’anorexie mentale, qui atteint près de 40 000 personnes et conduit, dans 10 % des cas, à un décès, soit un enjeu de santé publique. Il est urgent d’agir, mais cette proposition de loi ne va pas dans le bon sens.

Alors qu’il ne figurait pas à l’agenda prévisionnel du mois d’avril, ce texte, déposé le 3 avril, est discuté ce matin, l’urgence étant déclarée. Votre initiative, Madame la rapporteure, bouscule l’ordre du jour et relègue à jeudi la discussion sur la Révision générale des politiques publiques. Pourquoi cette précipitation ? Des événements d’une exceptionnelle gravité, à l’image de la mort du mannequin brésilien en 2006, seraient-ils survenus récemment ?

Face à ce que vous considérez comme une priorité de santé publique, face à ce phénomène multiforme qui peut être mutilant et mortel, pourquoi ne pas avoir pris le temps de conduire une mission, qui aurait auditionné et permis de mieux cerner la question ? Vous-même reconnaissez que « nous avons encore beaucoup à apprendre sur ce sujet, et le présent texte n’a pas pour ambition de traiter de tous les problèmes soulevés par l’anorexie ».

Sans doute l’existence de ce texte est-elle légitimée par la signature de la Charte d’engagement volontaire sur l’image du corps et contre l’anorexie, qui met en place des règles éthiques afin de lutter contre l’image de maigreur excessive renvoyée par les mannequins. Mais si cette charte est un premier pas, elle n’est guère contraignante et d’aucuns souhaiteraient déjà aller plus loin.

Faut-il pour autant légiférer ? Lors du lancement en janvier 2007 du groupe de travail conduit par MM. Rufo et Poulain, Xavier Bertrand avait déclaré : « il est important de s’interroger sur le véritable impact de ces images sur les comportements. La loi n’est pas l’alpha et l’oméga pour régler ce type de sujet. Je ne suis pas persuadé, sur ce dossier-là, qu’il faille légiférer ». Depuis, la « rupture » s’est produite, et nous légiférons en urgence.

Quel est l’objet de ce texte, et quelle est son utilité ? Vous souhaitez combattre l’incitation à l’anorexie par le biais des moyens de communication, en complétant un article du code pénal. Mais l’anorexie n’existait-elle pas avant l’Internet ? Est-ce un levier efficace pour lutter contre ces troubles du comportement alimentaire ?

Le phénomène serait en augmentation et toucherait 1 % des 12-19 ans – principalement des jeunes filles – dans sa forme anorexique et 2 à 3 % dans sa forme boulimique, celle qui augmente le plus. D’origine psychique, les TCA provoquent des conduites de restriction alimentaire ou de boulimie, entraînées par la préoccupation tyrannique de l’apparence, la peur de vieillir et de voir le corps se transformer à la puberté. Désir mis à mal, désarroi immense, sentiment d’incompréhension : la personne tente d’anesthésier une souffrance indicible.

Selon la psychiatre Virginie Megglé, iI n’existe pas une forme d’anorexie ni une cause unique : les degrés sont divers et il convient de discerner les causes des événements déclencheurs. À ces facteurs complexes qui rendent difficile le traitement s’ajoute la détection souvent tardive de la pathologie par les proches – c’est la raison pour laquelle il faut augmenter le nombre de médecins et d’infirmières scolaires – et le comportement de la personne concernée, qui pense contrôler son corps, comme en témoigne le contenu des blogs. La prise en charge par des équipes pluridisciplinaires, avec le soutien de la famille, est le traitement le plus efficace, même s’il s’inscrit dans la durée et n’exclut pas les rechutes.

Il est regrettable que cette proposition de loi ne comporte aucune mesure visant à lutter contre les TCA – campagnes de prévention, développement de structures, accompagnement des familles. Vous avez d’ailleurs, Madame la rapporteure, la prudence de rappeler que ce texte « n’a pas pour objectif de répondre à l’ensemble des questions soulevées par cette maladie complexe, notamment celle relative à sa prise en charge psychologique et médicale, qui relèvent en premier lieu de professionnels compétents ».

Vous n’abordez le problème que par le biais de la répression. L’INSERM souligne que la pression sociale exercée par les médias sur l’image du corps pourrait contribuer à entraîner des pratiques alimentaires abusives et Eliette Abecassis, que vous citez, parle de « corsets invisibles ». Quant au professeur Jeammet, de l’Institut Montsouris, il souligne que la mode, qui n’a pas créé l’anorexie, peut favoriser le trouble en faisant l’apologie de l’extrême minceur et qu’elle est, au même titre que la danse et la gymnastique, un milieu à risque.

Comme l’explique Virginie Megglé, « face à l’anorexie il y a le visible et l’invisible ». Mais vous ne traitez que le visible. Pourquoi ne pas avoir complété ce dispositif par une politique de santé publique d’envergure ? Pourquoi vous être contentée d’un volet répressif, ni pertinent ni suffisant ?

Vous visez plus particulièrement Internet et les sites « pro-ana », appartenant au mouvement lancé aux USA vers 2000 et apparu en France il y a deux ans. Il est à craindre que cette proposition de loi et la couverture médiatique qui en est faite ne leur fasse une publicité inattendue : on recense déjà 92 000 réponses – et 5 620 blogs – lorsque l’on indique les mots « pro-ana » à un moteur de recherche.

Pour le professeur Rufo, il faut éradiquer ces sites en tant qu’outils de propagande mais Véronique Megglé nous met en garde : « ces filles sont déjà rejetées par la société ; elles se sentent exclues, faut-il les stigmatiser encore ? Si l’on interdit ces modes d’expression, cela réapparaîtra sous d’autres formes, plus néfastes ; les interdire ne servirait qu’à donner bonne conscience aux politiques. En revanche il est important de mettre en garde les adolescentes sur les dangers de ces sites ». En quoi votre texte peut-il être utile et efficace ? Pensez-vous obtenir la fermeture de tous les sites « pro-ana » ?

Les TCA sont un sujet de santé publique important, angoissant pour les familles qui y sont confrontées, et grave pour les jeunes filles et les jeunes hommes qui en sont atteints. Ils mériteraient d’être traités avec une autre ambition et d’autres moyens. Ce texte ne serait-il qu’un coup de pub pour lutter contre la pub ? Il n’est en tout cas pas à la hauteur des attentes, car ce n’est pas seulement aux sites Internet qu’il faut s’attaquer, mais c’est à l’anorexie elle-même (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC).

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